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By light I mean

Principe de Légèreté

Raoul de Keyser & Pratiques contemporaines,
Camille Saint-Jacques et Eric Suchère (dir.),
Montreuil-sous-Bois,
ed. Lienart 2012, p. 199-202

« By light, I mean quick, distinct and un-melodramatic. »


« Nous devons alors nous rappeler que si nous trouvons frappante l’idée d’un monde constitué d’atomes sans poids, c’est parce que nous avons l’expérience du poids des choses ; de même, il nous serait impossible d’admirer la légèreté du langage si nous ne savions admirer aussi le langage qui pèse. »


Lightness as in lessness of laboriousness / La légèreté comme dans l’amoindrissement du labeur.


Il semble qu’elle ait été une constante de travail depuis vingt cinq ans. La gravité libérée de la pesanteur, la tâche étant de ne pas m’embourber.


À un moment, incapable de quoi que ce soit en sculpture, j’ai commencé à regarder les oiseaux, puis à faire des aquarelles. J’ai ensuite repris mon travail avec l’invention de pièges qui ne fonctionnaient pas. Ces derniers relevaient de la transparence, de la notion d’intérieur / extérieur, de tensions. Nomades dans leurs modes de construction, rapidement exécutés, j’avais essayé de les garder légers, aussi légers que ceux qu’ils se disaient vouloir capturer.


En 2010, l’occasion de faire du bronze. Je connaissais déjà la fonte, celle de l’aluminium; je connaissais les aléas, le labeur, les ratages. J’ai entrepris ce petit chantier comme un défi, me méfiant de cette matière par trop « sculpturale ».Les quatre pièces qui en sont issues sont constituées de lettres de mots déconstruits (HELLOHELL,CAOS/CAOS,ARSEH[OLE]).


Sur le plan technique, deux étaient réussies. Lourdes et posées au sol, elles sont dans leur forme finale associées à des fontes d’aluminium, dans l’une une reprise de lettres, la deuxième des lingots. La troisième (échec) est suspendue par une sangle sur une barre d’acier, mais par le fait même de cette suspension, tente de saper visuellement cette pesanteur – n’y réussissant sûrement pas.

 

La quatrième (échec) est bombée de peinture métallisée aluminium, elle n’a pas encore trouvé sa forme définitive. Les parties en bronze des deux premières (réussites) sont brutes de décoffrage. Elles n’ont subi aucun traitement, qu’il s’agisse de polissage ou de patine, sauf celui d’une attaque d’acide chlorhydrique, servant sans doute comme point d’orgue à la violence des mises en œuvre, et qui fait ressortir davantage le cuivre contenu dans le bronze, amoindri la force du bronze ?

 

Que ce soit par le contrepoids visuel des éléments en aluminium ou par la suspension de la forme en bronze, les pièces s’énoncent comme des tentatives de défi à la gravité : à celle de la structure de la matière comme à celle de la structure du langage.


Depuis, de nouveau de la fonte d’aluminium: le moulage et le tirage d’une plaque de bois de 120 x 60 x 0,5 cm d’épaisseur, le minimum possible. Le cône de coulée sert de « socle », ainsi la forme est inversée par rapport au sens de coulée, haut /bas /haut. La plaque d’aluminium se trouve comme posée sur le cône dont elle est solidaire, l’ensemble fait 136 x 60 cm.


Pour un deuxième tirage, la même plaque de bois fut coupée en deux dans une de ses diagonales puis coulée en une seule fois. Ainsi, le cône soutient deux triangles rectangles, disposés en ciseaux, séparés par un espace de 5 mm. La pièce fait 131 x 60 cm, le cône étant moins haut que dans le premier élément. Ces deux pièces sont devenues une seule sculpture, elles sont en vis-à-vis, se tiennent perpendiculairement à 10 cm l’un de l’autre.


Les surfaces de chaque tirage sont différentes : le premier, moulé sur du sable, absorbait davantage la lumière ; l’autre, contre de l’acier, la renvoie. Le premier absorbe maintenant une pellicule de peinture bleue métallisée bombée sur les deux faces, sur une des faces sept traits horizontaux en réserve, des traits horizontaux allant de chaque bord vers le centre, intercalés, s’arrêtant aux deux tiers, quatre à gauche, trois à droite. L’autre face est monochrome. Cette face monochrome est celle qui fait face aux triangles rectangles. Sur le sommet des triangles est tendu un double fil de plastique rouge, lignes qui soulignent les espaces internes de sa structure.


La tension que ces fils tentent d’instaurer dans le maintien des deux triangles fait écho à la manière dont les traits de réserves de l’élément bleu le re-tendent, celui-ci se trouvant légèrement vrillé par un refroidissement trop rapide après sa coulée.
Au fur et à mesure de déplacements, se dévoilent des plans puis des épaisseurs moindres. La sculpture se présente, s’absente, pèse, s’allège.


L’absence d’images accompagnant ce petit texte est voulue, elles rendent mal compte des espaces qui les séparent, ces blancs, en négatif, circulations légères. Le descriptif reflète les gestes, les processus de la fonte, compliqués, fatigants, laborieux.


Sa lourdeur met en exergue le poids que je cherche à amoindrir dans la forme finale. Cet allègement est pour moi peut-être plus réussi dans les plaques, dans la mesure où, malgré sa tentative par le redoublement des lettres en aluminium, le bronze reste du bronze, dur de poids, comme le sens des mots transcrits, distincts dans l’espace, difficile à arracher à l’attraction terrestre.

 

Cependant, c’est selon moi, au niveau de la dislocation du sens des mots en un jeu de libres formes que l’allégement s’opère. Ainsi, je terminerai en citant de nouveau Italo Calvino, qui exprime bien mieux que moi cette libération du poids de la structure du langage à laquelle que je travaille souvent, en acceptant également la légèreté comme « un allègement du langage au terme duquel les signifiés, circulant sur un tissu verbal presque impondérable, prennent une consistance tout aussi raréfiée  ».


Stephen Maas
Carl Andre, « Lettre à Reno Odlin, 22 avril 1964 », in CUTS, Boston, Cambridge, MA, The MIT Press, 2005.

Italo Calvino, Leçons américaines, (1988),Paris, Éditions du Seuil,coll. « Points », 2001, p. 37.

I. Calvino, op. cit. note 2, p. 39.