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Deep in the Desert

Fulvia Carnevale,
Deep in the Desert,

Espace d'Art Contemporain Camille Lambert,
Juvisy sur Orge,
2002

« Le désert croît. Malheur à qui protège le désert. »

F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

Echoués. Comme s'échoue un bateau même pas ivre. On nous accompagne dans un naufrage, au cœur d'un naufrage silencieux. Le mutisme des objets nous transforme en archéologues, nous décryptons les hiéro­glyphes d'un désastre dont les seuls témoins semblent sortir d'un conte indien.

Mais pas d'il était une fois . On est aplati sur le présent, un présent sans profondeur et sans voix, où le possible se cache, le ciel et l'horizon sont loin. « Deep in the desert », le désert a certainement une profondeur, il a des secrets -les secrets des rescapés, des survivants mutiques, de ses habitants endurcis -et des recoins qui engloutissent, dont aucune histoire plus jamais ne refait surface. Ce n'est pas vrai que dans le désert il n'y a pas de vie, il y a de la vie mais elle est sans générosité.

Et pourtant la trace que nous parcourons nous fait deviner que quelqu'un, quelque chose a essayé une traversée sur ce désert, par une planche en bois -peut-être le fond d'un bateau fluvial, un moyen de fortune pour flotter sur des masses d'eau indociles, le reste d'un véhicule inconnu. Celle-ci gît sur un côté, dans un équilibre précaire qui dure du fait de la solitude, de l'absence de vent; une face nous renseigne de par l'inscription, une autre nous donne à voir comme un ventre d'in­secte, biomorphe et glacial.

L'inventaire des épaves qu'on traverse, immergé dans une marée lumineuse, fait planer sur le passant le spectre de l'impossibilité de l'identification avec cet Autre, qui a failli sortir du gué du présent des objets inertes et qui a échoué en nous livrant pour trace l'éternelle indifférence des choses qui restent.

Icare, les Argonautes, Ulysse, de ces voya­geurs et d'autres un petit testament nous par­vient, porté comme une charité dans le creux des mains de la mémoire humaine, par la pau­vreté enfantine du mythe. Des voyageurs d'un temps sans humanisme nous restent une absence de béton brut, une inscription - énigmatique, tautologique ? - sur la profondeur du désert, un simulacre d'eau, carré, bleu comme les piscines des affiches promo­tionnelles pour les immeubles de standing.

La rareté de l'eau que les écologistes plus éclairés prédisent pour très bientôt fait surface tel un cauchemar familier: le désert des images des dépliants est une plage oubliée par la mer. Des petits tas de sable, ou de poussière, nous rappellent des fossiles, des cratères lunaires et l'effritement inexorable de toute chose. Ces micro-montagnes ont quelque chose de funéraire et de lunaire en même temps, elles font signe à l'insanité ultime du naufragé qui se met à bâtir des châteaux de sable au lieu d'en­terrer ses camarades de voyage.

Dans ce futur, comme dans une nouvelle de Italo Calvino, peut-être la lune s'était faite molle et envahis­sante, sinistrement apprivoisée, comme un ani­mai de cirque monstrueux et sans autonomie, se collant de plus en plus à la terre jusqu'à l'en­traver dans sa rotation. Mais pire que ce désordre de l'imagination et des sens, l'allusion la plus inquiétante qui tra­verse cet espace est l'idée d'une catastrophe naturelle sans remède, d'une apocalypse technologique bien plus irréparable que celles provoqués par la colère des dieux de jadis.

Les coquillages que l'on retrouve au sommet des montagnes nous parlent de la relativité de tout ce qui nous paraît immuable, mais les fils de l'uranium appauvri, les oiseaux de TChernobyl qui volaiel1t très lentement et comme à l'envers après l'explosion, nous disent que le temps change de consistance au fur et à mesure que le monde se fait industriel, que depuis que !es machines et la çhimie ordonnent tous les recoins de la planète, le paysage qui nous entoure est devenu éphé­mère et nous avec lui.

L'éthique qui devrait découler de ce constat tarde à voir le jour; si ce travail nous parle de ce qui aura été après, c'est à nous de nous hâter à inventer et vivre un présent tant qu'il y en a encore un. Mais qui protège le désert tire profit de la soli­tude et de l'égarement des hommes, de leur besoin de parler, de s'écrire pour se poser des questions. Le désert est aussi et surtout l'es­pace-temps annulé en tant que tel par l'omni­présence de l'information en absence des vivants. Un nœud coulant de fils de télécom­munications exhibe sa beauté polychrome contre un mur. Presque une peinture, les câbles qui ne nous relient plus à rien sont les signes d'une nature vraiment morte, de mort violente et artificielle.

Le court circuit qui ali­mente le messianisme tout comme la science fiction nous fait apparaître le plus moderne comme le déjà obsolète, nous révèle le germe de destruction présent dans la promesse du bonheur par l'évolution technique. En effet pour Walter Benjamin, l'Ange de l'Histoire a "le visage tourné vers le passé", puisque " là où nous apparaît une chaîne d'événe­ments, il ne voit, lui, qu'une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds ". Cet ange ne peut pas s'attarder à réveiller les morts ou à rassembler ce qui a été démembré parce qu'un vent de tempête le pousse vers l'avenir même s'il lui tourne le dos et "cette tempête est ce que nous appelons le progrès".

La profondeur de ce désert, de ce tableau d'absences rendues irrémédiables, vient du caractère évitable, contingent, annoncé de la catastrophe; la technologie nous projette contre un mur de dévastation à toute vitesse et elle n'a pas les moyens de sauver nos vies en tant que sources de sens et d'énergie, par contre elle nous enchaîne à elle par le chantage d'une vie biologique dépendante, une vie nue, qui n'a plus rien à dire sauf les symptômes du mal d'être industrieuse et industrielle. Ce que Michel Foucault appelle le "biopouvoir", le pouvoir de faire vivre et laisser mourir, creuse et protège ce désert technologique où encore brillent des parti­cules de lumière: sur le ventre de la planche­insecte et dans la poussière qui s'est faite forme, la désolation minérale est parsemée de clignotements".

Trace nacrée de limace/ ou poudre de verre piétinée est dans le Petit Testament ce que Eugenio Montale laisse en héritage à sa com­pagne, fragments phosphorescents qui ont perdu toute la gravité de la foi, de la lutte dont ils étaient une part, pour éclairer une nuit de danses infernales, un sabbat généralisé auquel aucun humain pourra se soustraire. Les cendres d'un espoir qui a brûlé longtemps avant de se consumer peuvent se garder clan­destinement comme de la poudre dans un petit miroir, dernier marché de contrebande d'une humanité disparue (et pourtant «chacun reconnaît les siens : l'orgueil/n'était pas fuite, l'humilité n'était pas/vile,,).

Tout se jouera dans la lumière, quand l'éclairage électrique aura quitté les terres autour de la Tamise, du Hudson, de la Seine, il sera très important de savoir que «la lueur ténue craquée/là bas n'était pas celle d'une allumette ", mais la lueur de ce brasier qui est la lutte humaine pour obtenir et défendre un destin et qui paraît tou­jours sur le point de s'éteindre. C'est peut-être pour cela que «persistance n'est que l'extinc­tion", ce qui revient toujours est le cycle des morts et des naufragés qui disparaissent au fond du désert qui ne cesse de croître.

La gra­vité des corps disparus empreigne les objets qui nous sont donnés à voir, leur fragilité porte le poids des absents qui se dépose comme une lourde poussière sur tout désir d'action. Par delà l'exaltation artiste du chaos, et par delà l'ostension satisfaite du monstrum du post-humain, la tératophilie sophistiqué des spéculateurs du désastre, il existe un art qui «n'est pas un héritage, un porte-bonheur/qui puisse tenir contre la force des moussons/sur le fil d'araignée de la mémoire". C'est l'art qui sait qu'«une histoire ne dure que dans les cendres" qu'elle vit à l'état de possible au plus profond du désert.


Fulvia Camevale