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(S)hell 2011

Laura Hough

Si le sens est prisonnier du langage, alors les mots sont les gardiens qui empechent notre libération des normes et valeurs existentes. Notre usage des mots et la relation nécéssaire qui existe entre la pensée et le langage renforce et perpétue les perceptions sociales et modes d'être. Ces pièces sont des infer-ences, des indices à des moyens d'échapper aux sys­tèmes, mais simultanément pourraient être rien de plus que des leurres ou des feintes. Le jeu sur les contradictions et négations du langage, voilà où se trouvent les possibilités de fuite: à travers la création de sens nou­veaux et de fictions.

Si l'on admet d'une part que le langage se sert de nous, et d'autre part que le mot peut être une arme, on fait évoluer la bataille du langage et du sens. En suppri­mant les lettres, en les inversant ou en les lais­sant s'amuïr, on crée de nouveaux espaces et sentiers de fuite. Pourtant, la futilité et l'appa­rente impossibilité de cet exploit se lisent dans l'état des œuvres qui en résultent: dans le vide des tubes où s'écoule la cire quand on la chauffe. Blanches, modestes, se fondant dans leur environnement, s'agrégeant à la structure de l'espace, ces œuvres par leur positionnement jouent sur la linéarité de l'acte d'écrire: elles remettent en question les idées de l'écrit et du dit, les différences entre les aspects oral et visuel du langage. «Jeter de la poudre aux yeux" (To throw dust in your eyes), «se mettre la tête dans le sable " (To bury your head in the sand), «se tirer la laine devant les yeux" (To pull the wool over your eyes): ces expressions sont tournées vers le visuel, vers l'écrit. Si l'on prend les sub­stantifs, ces objets solides du langage dont la structure et l'étymologie semblent certaines, les mots, en retoumant les lettres de haut en bas ou en leur faisant prendre l'apparence des autres, on crée un labyrinthe sans fin de ren­vois et d'autoréférences, labyrinthe qui joue sur l'idée de communication aboutie ou man­quée, et de langage en tant que fiction, illusion, leurre. Le silence du pouvoir que détient le lan­gage, les déguisements qu'il revêt et les modalités de ses systèmes s' incarnent dans le squelette qui subsiste. Ce qui fut une colonne vertébrale, une charpente, est à présent une coquille, un sarcophage. À la fois protection et barrière (armure). Les os qui donnent ses dimensions à notre chair, qui nous soutien­nent, sont aussi les os qui perpétuent notre incarcération dans des structures à travers le langage.

Nous jetons, exprimons ou bannis­sons des mots dans l'espoir d'obtenir un écho, une confirmation de notre position dans le monde. La communication perd sa direc­tion linéaire entre le premier et le second, et s'égare au milieu, dans le passage, ou proces­sus. Dissimulés et rendus muets par leur poids et leur dimension, les vestiges de l'exprimé gisent à l'abandon sur le sol, à mi-chemin entre le producteur et le consommateur, comme la cire qui s'est écoulée, et a depuis longtemps disparu. Sans plus de lien avec le producteur ou le consommateur, ces paroles, ces écrits sont là, ils occupent l'espace tels des objets, comme s'ils étaient tombés d'une bouche, s'étaient perdus et fossilisés. Bien qu'ils soient de verre, ces objets sont opaques, fragiles, et pourtant d'une densité visible. Les couches successives de silice en suspension laissent une texture et une allure semblables au braille, calcification de leur passage recouvrant un vide qui rappelle la perte silencieuse de la cire rouge.

En cela, les processus sont recouverts, indécelables; chaque épaisseur de silice émerge et masque la précédente, et de ce fait, la ligne de fuite suivie par l'artiste est cachée. Il nous reste le balbutiement, l'énoncé. Énoncer c'est faire savoir, mais l'énoncé est aussi une totalité en soi, aussi nous reste-t-il des fossiles des ten­tatives de fuite possibles, des documentaires de fiction. Le squelette devient une carte géo­graphique, mais le sens ou l'intention origi­nelle ne sont que traces. Le paradoxe est que ce qui nous reste est plus une expulsion visuelle et verbale, le bruit du discours plutôt que la fluidité de l'écrit. Ces énoncés contra­dictoires, incomplets mais tangibles, solides mais creux, rejaillissent sur le tout et le trou, l'obscur(ité) et le clair(voyant) ou «l'enfer", le visible et l'invisible, l'intérieur et l'extérieur, le statique et le fluide. Bien qu'il soit contenu dans notre corps, la stase n'est pas notre état naturel, nous sommes constamment en mou­vement, nous sommes à la fois la cire et la coquille.


Traduction Carine Chichereau